Il faudra bien, un jour ou l’autre, se pencher sur ce mystère iconographique traversant les âges et les courants artistiques. Sans doute ce signe n’est-il qu’un code secret permettant aux protagonistes d’une secte multiséculaire de se reconnaître et de perpétuer une tradition ! Mais ceci est une autre histoire…

Léda et le signe selon Postures et Riposte

                                      Version inaugurale du jeu de l’œuf par Emil Norica 

 

Emil Norica

Notion explorée : la limitation

Titre : Léda et le signe

 

Un jeu d’inspiration cathare par Eric Tiaf (revue Postures n°46)

« Célébrés et encouragés par les plus hautes instances de l’Uqbar, les exercices de vigilance spirituelle qu’Emil Norica propose quotidiennement à ses compatriotes relèvent de ce que l’Institut des Grandes Interrogations de Tsal Jaldoum qualifie de divertissements intemporels. Son remarquable Jeu de l’œuf, remettant astucieusement en cause la notion de gagnant, commune à tous les autres jeux de société, devint vers le milieu du vingtième siècle le loisir préféré des ressortissants de cette attachante contrée. La première ébauche connue de ce jeu apparaît, dès le douzième siècle, dans un magnifique incunable cathare que la mémoire hautement sélective des hommes a préféré effacer de ses tablettes. Cette tentative originale de vulgarisation d’une thématique chère aux gnostiques, par le biais de la peinture sur parchemin, fut aussitôt interdite par la papauté pour sa dimension prétendument hérétique. 

Ce n’est qu’au milieu du vingtième siècle que les Uqbariens lui insufflèrent une seconde vie, en tant qu’ascèse pataphysique. Le jeu fut intégralement repensé sur le plan iconographique par Emil Norica, et labellisé par les membres de l’Institut des Grandes Interrogations sous l’intitulé Léda et le signe. Depuis cette période, d’innombrables variantes ont vu le jour, mais seules vingt-huit versions figurent au catalogue des distractions homologuées par le Cénacle des anciens. 

Construit à partir du modèle du jeu du cygne que pratiquaient avec ferveur les Albigeois, il est constitué d’un plateau en forme d’œuf. En son centre se trouve une case-destination, la soixante-neuvième, elle aussi en forme d’œuf, que les joueurs, à tour de rôle, vont essayer d’atteindre, par des lancers de dés, à travers un long parcours de 69 cases parsemé d’embûches. Chaque pion a la forme d’un spermatozoïde qui, en brûlant la politesse à tous ses concurrents, va tenter de rejoindre son unique raison d’exister : l’ovule ! 

Dans leur course frénétique vers la case représentant le célèbre tableau de Gustave Courbet, l’origine du monde, les spermatozoïdes vont tomber sur un certain nombre de cases-pièges qui ont été habilement réparties par Emil Norica, afin de les empêcher de parvenir à la fécondation. Les sanctions ou les gratifications infligées aux joueurs, lorsqu’ils tombent sur l’une de ces cases justicières, sont explicitées par une consigne transcrite sous la photo. La plupart des cases du jeu donnent à voir ou dissimulent habilement d’étranges variantes érotiques du godemiché blanc qui fut utilisé quelques solstices plus tard par Alberto Fushni pour pénétrer les sanctuaires de l’art contemporain (se reporter au libellé Alberto Fushni dans le blog intitulé le Labyrinthe des hypothèses masquées). La majorité de ces cases représentent des versions différentes, et souvent très osées, d’un mythe antique : Léda et le cygne. C’est ce qui me donne à penser que la célèbre prothèse sexuelle en polyéthylène de celui qu’on appelle le Baragouineur des étoiles pourrait n’être que la métaphore, ou plus vraisemblablement la métamorphose, de ce cygne blanc omniprésent dans le jeu, volatile dont le cou et les ailes auraient été un tantinet raccourcis. Les deux dés qui sont utilisés pour essayer de remonter jusqu’à l’origine du monde ont pour particularité de ne comporter que des faces à 1, 2 et 3 points. Pourquoi le dissimuler plus longtemps : jamais, en Uqbar, aucun jeu n'est parvenu à susciter une telle ferveur et une telle jubilation ! »

Une énigme non résolue par Niel Mosca (revue Riposte n°47)

« Après avoir lancé les deux dés pendant près de deux heures, épuisé, c’est en désespoir de cause que je suis rentré me coucher. Ce jeu de l’œuf est vraiment idiot ! J’en suis même à me demander s’il peut connaître un dénouement. Quelques semaines se sont écoulées depuis cette expérience particulièrement stérile, et de nombreuses questions se bousculent désormais à la porte de mon cerveau. Comment les Uqbariens ont-ils pu hisser cette monstruosité au rang de divertissement reconnu d’utilité publique ? Je crois qu’il nous faut chercher la réponse non pas du côté de la finalité du jeu (atteindre la case de l’origine du monde afin de féconder l’ovule) mais plus prosaïquement du côté de l’énigme cryptée qui se dissimule certainement derrière son abondante iconographie. 

Je suis intimement convaincu que le mythe de Léda et le cygne, pour érotique qu’il soit, est un leurre visuel dissimulant une intention n’ayant qu’un très lointain rapport avec la notion de divertissement. En effet, la présence récurrente dans le jeu d’Emil Norica, présence souvent discrète mais insistante, d’une forme ressemblant à s’y méprendre à l'objet qui sera utilisé quelques équinoxes plus tard par Alberto Fushni, ne saurait être passée plus longtemps sous silence. Même si l’auscultation méthodique du jeu de l’œuf ne devait aboutir qu’à des constatations mineures, l’historien scrupuleux n’en devrait pas moins la réaliser avec une extrême minutie. En effet, l’intérêt de ce jeu réside probablement dans son iconographie périphérique. Nous devons donc examiner ce qu’elle nous raconte en filigrane, de manière assurément codée, dans ses détails. 

Avant cette journée mémorable où je fus réduis à lancer interminablement les dés comme un automate, certaines productions des séries Icônes de détestation et Icônes de limitation d’Emil Norica avaient déjà attiré mon attention. En leur centre figurait une inscription insolite : Orbis Tertius ! De surcroît, en tombant régulièrement sur certaines cases-pièges de Léda et le signe, je fus intrigué par la place non négligeable accordée aux œufs, aux poubelles et aux balais. Tous ces éléments visuels hautement parasites sur le plan iconographique par rapport à la thématique de Léda et le cygne m’ont convaincu qu’il fallait d’urgence alerter mes confrères de Riposte afin que soient engagées collectivement de sérieuses recherches permettant de venir à bout de cette énigme qui semble relier, par le truchement de symboles, des individus ayant vécu à des siècles de distance. »